Killian Robin : L'exigence au service de l'essentiel.


  C'etait un mois de mai pluvieux dans l'Ain, je franchissais pour la première fois la porte de ce qui allait devenir mon quotidien. Au fond de ce bouclard, trois gars tout de noir vêtus taillent la bavette autour d'une table faite d'un bidon Castrol usagé. Je serre la main à deux d'entre eux, puis à la troisième poignée de main, c'est comme si le temps s'était suspendu. Une poignée de main sincère et le regard fixe : lui, c'est pas le genre de gars que vous croisez tous les jours.

Perfectionniste, passionné, « jusqu'au boutiste » et un brin râleur, il est le genre de personne en qui vous donnez votre confiance rapidement. Rencontrez, parlez avec lui et vous verrez que tous les feux sont au vert. Killian est un passionné qui partage car en effet, quel est l'interêt de détenir un savoir s'il n'est pas utilisé, mis à profit ou transmis à quiconque voudrait bien s'y intéresser ? 

Nos échanges sont riches, variés et débattus alors quand nous nous voyons, cela peut facilement nous mener aux fermetures d'établissements. Aujourd'hui je vous emmène avec moi à la rencontre d'un homme plein de ressources et à l'avenir sans doute discret, mais brillant.

Killian Robin, c'est un homme hors du temps qui fait du temps de l'or.



Vincent : A quand remonte ton premier souvenir moto ?


Killian : Tu parles de comment la passion est venue ? Déjà c'est quand j'étais tout petit. Les oncles, la famille... voir débarquer les oncles à moto, c'est quoi cet engin ? C'est un gros vélo ? Ça fait du bruit, mais qu'est ce que c'est ? Et je sais plus si je t'ai montré la photo avec la moto, la quille de rouge…

J'aime à penser que la première moto sur laquelle j'ai flashé c'est un 600 mostro jaune de mon oncle mais je pense que je confond avec le 1300 XJR  jaune car il l'a aussi eu au début. Il faudrait que je vérifie quand il était jeune permis mais bon, il y'a de suite eu du jaune, c'était vers l'âge de 3-4 ans.


V : Est ce que tu peux nous raconter ton parcours ? Car pour quelqu'un de ton âge c'est déjà assez riche finalement ? Rappelles nous ton âge aussi ! 

26 ans, ça y'est… Je pense que tout ça passe déjà par l'âge charnière de 15-16 ans avec cette question terrible « qu'est ce que tu veux faire ? » Je pense que c'est pour tout le monde pareil, fin du collège t'as fais ton stage et tu dois te décider. Ouais tu décides et ça va être pour les 40 prochaines années, ça met pas du tout la pression... Tout ça, ça passe par un stage en musique d'une semaine, j'adore. Rapidement je réalise que je veux faire un travail passion. Je réalise que quand je me lève le matin ou que je travail y'a un grand besoin de donner du sens. J'ai besoin de cette énergie sinon je n'y arrive pas. Je m'oriente donc rapidement vers la musique dans des études générales mais tout de suite le premier mur : la seconde générale… ça va pas le faire. Je me dit que ça va être une galère et pareil au niveau familial c'est très compliqué. A ce moment là ma mère déménage et on atterrit dans un petit village et quelqu'un m'initie à la moto, Quentin. On commence sur des "dirt" à faire les cons dans des vignes et là tout de suite ça se révèle en moi.


V :Rappelles nous de quel coin tu es ?

K : Je suis de Tours en Indre et Loire. Il y'a quand même un appel de la mécanique car famille de mécano oblige donc à la fin de l'année je vais voir mon prof principal et je lui dit que je veux tout arrêter.
premières démarches, premier mur. On me dit que la moto c'est très restrictif et qu'il y a peu de places. J'envoi ma candidature last minute, c'était même au delà du temps imparti. Je pars 7eme sur liste d'attente puis rapidement 4eme, 3eme puis je reçois un coup de fil mi-juillet comme quoi c'est ok donc la je pars à Orleans dans des études moto (bac pro) ensuite BTS et je me suis rendu compte que j'aimais apprendre, je voulais en savoir plus. On me disait que le BTS c'était déjà bien mais finalement on me dit que j'ai les capacités pour aller plus loin donc pourquoi ne pas aller vers une licence ? 


Plein de bonne volonté je me dis que je veux aller encore plus loin et donc en meca ça veut dire compétition car qui dit compétition dit budget, développement etc et me voila partit pour un an au Mans (6 mois théorique et 6 mois en stage).
Ça se passe bien, mais cette licence véhicule est très axée.... automobile. Durant un stage chez GMT94,  le motoriste me disait que dans la moto, c'est très artisanal et il y un décalage avec l'automobile et si tu veux avoir ta place il faut apporter quelque chose. Pour que j'apporte quelque chose à la moto, faut que j'aille voir ailleurs et donc direction l'automobile. Pourquoi ? car qu'on aime ou pas, tout le monde connais la F1. Ce sont des budgets faramineux, les voitures sont a la pointe etc et je me rends compte qu'en moto on a trop lésiné. On met toujours des gros moteurs sur des châssis naze, on met gaz et au premier virage on verra bien ce qu'il se passe…. j'avais commencé en fin de BTS avec le projet de fin d'étude que j'avais fait sur la suspension électronique de chez Ducati 

V : Qui s'appelle comment du coup ?

K : ça s'appelle Ducati suspension active un nom à la con tu vois. Enfin bref c'était un système farfelu. Ducati ils ont aussi été cherché leurs idées ailleurs car ils ont bien compris que ça se passait pas dans la moto. 

Je fais donc un certain temps en compétition chez ART Grand Prix championnat F2 et F3, mais aussi Formule Renault et programmes annexes etc... je me rends compte que c'est pas mon univers. On ne fait que de l'exploitation, j'entends par là faire rouler des châssis avec des pilotes dedans mais c'est pas du dev'... ce n'est finalement "que" de l'ajustement.

Killian assure la mise en grille au GP de Bahrein
Killian assure la mise en grille au GP de Bahrein


J'avais un mentor qui me disait "c'est une évolution c'est pas une révolution". Si j'ai pas de place pour la création qu'est-ce que je fais la ? On nous appelait vulgairement des serre-boulons pour les mécaniciens et des clic bouton pour les ingés car tout était déjà prédéfini, on a une feuille de route déjà toute faite. 


Dans la pit-lane de Melbourne
Dans la pit-lane de Melbourne


V : De ce parcours chez ART Grand Prix, qu'as tu appris ? Qu'as tu détesté et qu'as tu aimé ? Que retiens tu finalement de toute cette aventure ? Je pense notamment au partage avec la team, ou le boulot en lui même ? C'est tout de même un drôle de rythme.

K : Complètement, en fait je me suis rendu compte que la moto est un métier passion et en France c'est pas rémunéré a sa juste valeur et c'est pour ça que je suis allé dans l'automobile. Ça paye mieux, mais on fait beaucoup trop d'heure en compétition. Tout ça c'est à grande échelle et cela me rendait vraiment mal à l'aise. En arrivant dans un structure comme celle ci je ne m'attendais pas à ce que nous soyons des hommes à tout faire (les mécanos). Ça allait de la mécanique, au pit-stop, à la logistique et même au covering des bagnoles. en gros, tu es le couteau Suisse. Et ce que j'ai pas apprécié non plus, c'est le management et la motivation (ou démotivation) qui en a évidemment découlé derrière.

Quand une monoplace rentre aux stands, il faut impérativement la refroidir
Quand une monoplace rentre aux stands, il faut impérativement la refroidir

Ce que j'ai aimé c'est le cadre, dans un univers clinique. Le soir on à juste à se laver les mains en partant mais il ne faut pas oublier que l'on travail dans un environnement nocif car on manipule des hydrocarbures, de l'huile et je pense en particulier aux freins carbone. Personne ne le sait mais tout ça c'est ultra nocif pour la santé. Ajoute à ça le rythme soutenu, les voyages en classe eco toute l'année et les les pit-stop... on en parle pas assez mais ça te fracasse. Ça demande une sollicitation énorme de ton corps et c'est pas compensé par rapport au salaire. oui y'a la gratitude d'arriver au bon résultat ou à la victoire mais finalement je me rends compte que je suis pas sport d'équipe, j'ai du mal quand tout le monde ne donne pas autant que moi et puis je suis dur avec moi même donc je suis allé au bout, j'avais besoin d'aller vérifier mais cet univers n'est pas pour moi. Je pense que finalement c'était pour rendre hommage à mon grand père qui était un fan de sport automobile.... 

V : Une petite fierté quand même ?

K : Oui carrément, je viens d'une classe ouvrière et là je me retrouve sur un programme diffusé sur des chaines payantes…

V : à Monaco

K : Ah bah ouais Monaco qui plus est ! Ça fait un peu case à cocher mais c'est un mythe...

V : Bon, de tous les circuits que tu as visité. Donne nous le meilleur endroit, le plus ouf.

K : Ahh je viens de citer Monaco, mais… Melbourne en Australie. C'était mon premier GP en championnat international (car j'avais déjà fais des tests de pré saison) et puis circuit en ville donc très intense avec le public et il faut bien respecter les trajectoires car si tu mets les roues dans l'herbe... c'est terminé. 

Dans les rues de Melbourne, la n°8 donne tout.
Dans les rues de Melbourne, la n°8 donne tout.


V : On s'est rencontrés quand on travaillait chez Ducati. Tu étais donc jeune chef d'atelier. Que se passe t'il dans la tête de Killian Robin quand il apprend à l'âge de 23 ans qu'il sera chef d'atelier ? Ce poste aura t'il fait honneur à ses attentes ?

K : Replaçons les choses. Je sors de la compétition, je suis usé par les voyages, la vie en région parisienne et je veux revenir à la source : la moto, le savoir faire et Ducati. Le but c'est d'ouvrir un garage plus tard, je le sais. En discutant avec des petits garages je me rends compte que le plus simple pour apprendre ces motos, c'est tout simplement d'aller bosser chez eux donc je me retrouve à aller bosser chez Ducati dans l'Ain et effectivement on se rencontre pile poil à cet endroit là. J'ai répondu à une offre de mécanicien expérimenté, mais via mon niveau d'étude et mon expérience on me catapulte chef d'atelier, un bien grand mot finalement car on devrait plutôt dire responsable technique. Je me retrouve à gérer deux mécano dans une concess' qui vient d'être rachetée et beaucoup de choses à mettre en place car on est dans la moto et c'est encore très artisanal, « familial » comme ils aiment le dire. Cela a n'a rien à voir avec l'auto ou tout est au cordeau. 

V: Même si c'est une belle enseigne, quand on va derrière on découvre que c'est encore bien oldschool.

K : C'est oldschool et on est chez les italiens donc c'est un peu des comédiens quelque part. C'est aussi rock'n'roll dans la gestion avec la holding, les formations etc mais malgré çà les formations sont vraiment bien. Je suis parti à Bologne en Italie pour suivre certaines formations mais arriver à 23 ans responsable y'a de la pression et je me retrouve à devoir gérer des mecs plus âgés que moi et là je me confronte à un mur. Là c'est la descente aux enfer, je suis ultra passionné et on est dans une entreprise à la dérive, on m'en demande beaucoup. 


V: Alors c'est quoi cette désillusion ? tu pouvais pas bosser en profondeur ? problème de matériel ? fallait expédier le travail ?

Ouais, un collègue m'a dit un jour « ton problème c'est que toi t'es en réinsertion »

Il s'agit de revenir à la vie normale, avec des heures fixes, des attentes standard, des contrôles qualité standard... tu as connu le milieu F3 dans une des plus grandes équipes (Lewis Hamilton sort de cette équipe, pas le plus mauvais je crois) et en descendant chez Ducati tu te retrouves dans un structure beaucoup moins extreme que la F3 mais malgré tout, eh bien tu peux toujours pas libérer ton potentiel à toi. Etre simplement toi même, faire le travail que tu veux, aller dans les détails, aller faire de la grande qualité, du bon travail car il y a une heure de main d'oeuvre à respecter, des taux horaires et on peut pas s'attarder sur tout. 

V: Il y a une réalité avec le planning... 

K : Oui tout à fait, y'a ça et ce que tu me dis, ça me fait penser qu'en compétition on a le délire que pour gagner une seconde au pit stop c'est six mois d'entrainement et en fait à un moment, la moto c'est un métier de saison, On a la saison basse et la haute et l'hiver il faut en profiter pour mettre des choses en place comme ranger optimiser, organiser, se former et c'est ce que j'ai essayé de faire tout du long. C'est aussi ce qui m'a paradoxalement été reproché, on ne comprenait pour quoi je " perdais" du temps (car c'est comme ça qu'on l'a qualifié) à ranger, étiqueter, faire des systèmes pour fluidifier le travail et ça a eu pour effet de me couper la chique, ça a détruit ma motivation, je me suis demandé pourquoi on me laissait pas être tout simplement « responsable ». En France, l'âge est une légitimité et mon jeune âge à posé problème. En France on a bien compris qu'on voulait des grands CV, grandes études et expériences mais une fois que t'as fait venir un gars de la compétition faut assumer les exigences car elles ne sont pas que envers les clients, elles sont aussi envers l'équipe et ça à l'époque ça a été très mal reçu. 

V: Je me souviens que quand je bossais la bas, j'étais sur la surface de vente et j'avais affaire à des clients avec des vieilles bécanes et je pouvais parler avec eux. Est ce que toi finalement ça t'as pas manqué ? car toi tu voyais la super moto, mais tu voyais pas le super mec qui allait dessus.

K : Complètement, je suis quand même content de revenir dans le commerce pour la proximité avec les gens, et comme tu le disais tout à l'heure il y'a un planning a respecter, il y'a un taux horaire à respecter et on ne me laisse pas la possibilité de nouer un lien avec le client et je trouve que dans une marque de passionnés comme celle ci, c'est primordial. C'est les fondements, prendre les gens en considération, arrêter de raisonner en « numéro client ». On a besoin de ressentir qu'on n'est pas là que pour le business. On est là pour le partage.

"Il y'a de suite eu du jaune, c'était vers l'âge de 3-4 ans"
"Il y'a de suite eu du jaune, c'était vers l'âge de 3-4 ans"

V : On parle beaucoup des motos anciennes mais les Ducati ce sont les seules qui ramenées jusqu'aux années 90 voir même 2000 apportent ce « truc » de moto de collection. Je prends l'exemple d'une 999 du début des 2000's, tu compares à la Suzuki GSX-R du bar d'en face, il n'ya pas cet aspect de « collection », objet d'Art. 

K : Il y'a des gens qui ont dans leur garage des motos juste pour les regarder. Comme tu dis il y aussi bien des gens qui vont les exploiter sur piste à fond et même les détruire alors que d'autres ne vont même pas la sortir du salon et la chérir comme un bijoux, comme une montre comme ce genre de choses. 


V : Aujourd'hui tu es sur le point de démarrer une nouvelle aventure entrepreneuriale ce qui est absolument nouveau pour toi. Peux-tu nous expliquer comment tu en es arrivé à prendre une telle décision ? (même si à la lecture de cette interview on peut commencer à s'en douter)

K : Eh bien c'est vrai qu'au fond de moi y'a toujours eu un coté besoin d'entreprendre, besoin de faire quelque chose pour moi parce que quête de sens, faire quelque chose de cohérent et surtout quand quand je me lance dans un travail, dans un projet j'ai besoin que ce soit en phase avec mes valeurs. c'est primordial pour moi. J'ai besoin de créer quelque chose, de le faire à mon image et qu'on me lâche enfin la grappe.


V : Décris nous ton activité, le coeur de ton activité et pour quelles motos finalement ?

K : Le coeur de l'activité de Random Meca c'est l'entretien de véhicules "anciens" bien qu'il faille être prudent avec ce mot car le temps passe. Pour certains ancien c'est avant 2010 et pour d'autres, c'est l'entre deux-guerres. Donc l'idée c'est de faire de l'entretien sur ces véhicules qu'on ne peut plus entretenir en concession car soit c'est trop onéreux pour le client, ou trop prise de tête

V : Ou même carrément plus du tout géré par la marque ?

K : Oui, c'est une réalité car ce sont des véhicules encore en état de rouler et les gens veulent les rouler car ils cherchent du caractère, de l'authenticité (surtout chez BMW et Ducati), c'est pour ça aussi que j'ai choisi ces deux marques, car les clients sont passionnés, ils sont fidèles. Pour résumer, c'est ça : entretien de motos et projet de restauration à la carte en fonction du client de son projet. J'entends par restauration, une moto à remettre en état suite à une sortie de grange ou simplement redonner un peu d'amour à une moto qui a été délaissée un certain temps. Reprendre le temps de se faire plaisir a travers des projets et cette passion.

V : c'est un pari, c'est un challenge finalement de ne choisir que ces deux marques.

K : Au début je pensais que pour faire du bon travail, il fallait tout faire mais finalement je me rends compte avec l'âge que si on veut être bon il ne faut pas s'éparpiller. Tu l'as vu dans l'horlogerie, la moindre erreur peut vite couter cher dans une entreprise de petite taille avec une trésorerie fragile. Il faut des connaissances, un manque de connaissance entraine un manque de compétences. Pour survivre c'est primordial, mais aussi pour avoir une bonne image.

A être partout on est nulle part et cette recherche de connaissances viens à la base de la volonté du porteur de projet. ça me fait penser aux artisans japonais, les Takumi qui se vouent à l'apprentissage d'un savoir faire uniquement durant leur vie entière et qui sont considérés comme « bons et légitimes »  à partir de 60 000 heures...



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